Le jour d’après la marche pour le climat
Après m’être exprimée verbalement, après avoir relaté les faits sur les réseaux sociaux et auprès de mon entourage, après avoir sué une partie de la nuit en alternant flashbacks et cauchemars… Je prends le temps d’écrire sur ce qu’il s’est passé hier, lors de – ce qui devait être – une marche pour le climat familiale et bienveillante.
Je me suis réveillée ce matin avec l’esprit embrouillé, comme si j’avais passé une soirée à boire trop de mauvais vin. Mais je n’ai pas bu hier, non. Hier, j’ai pris le train et le métro pour rejoindre une joyeuse bande de copines et de copains qui voulaient juste marcher pacifiquement pour le climat. Les choses ne se sont pas déroulées comme imaginées, comme ce que nous avions vécu lors des précédentes marches. Aucune de nous n’aurait pu imaginé se retrouver dans de telles situations ou être témoin d’une forme de répression. Et pourtant… Mon for intérieur m’a averti : j’ai changé ma robe pour un bon vieux jean – on ne sait jamais.

Une montée en tension inattendue
13h01
Me voilà assise dans le train, dans mon vieux jean un peu trop serré. J’écoute Mona Chollet parler d’écoféminisme dans le micro de Lauren Bastide. Je me demande si finalement, je ne serai pas une écoféministe, moi aussi ?
14h02
J’arrive sur notre lieu de rendez-vous. Il y a déjà Camille, Vanessa avec son grand panneau bleu et d’autres personnes. Nous sommes heureuses d’être ensemble, de se retrouver pour marcher côte à côte dans un moment où nos gouvernements avancent – ou plutôt s’enfoncent – en face à face.
14h40
On part pour rejoindre la marche. Il y a quelques CRS sur le chemin, on ne s’inquiète pas. Ils sont là pour notre sécurité.
14h55
Une partie du groupe avance mais bizarrement, toutes les personnes de la marche vont dans le sens inverse. On ne comprend pas. Alors, on prend le temps de regarder au loin… Des nuages de fumigènes. Nos gorges commencent à piquer : il y a aussi des gazs lacrymogènes. Bon… ce n’est pas de bonne augure.
15h05
Un gros nuage de fumée noire s’élève dans le ciel : une voiture aurait été brûlée – apparemment par un groupe de black blocks.
Et là… Tout s’enchaîne.
Nous avons peur
15h10
Il y a des mouvements de foules. On ne sait pas si c’est dû aux CRS qui lancent des gazs lacrymogènes ou si c’est parce qu’ils chargent, ou les deux à la fois. On a peur.
D’un coup, des gens commencent à courir. Camille me prend la main, je prends la main de Minhia. On veille à ce que chacune soit en sécurité. On veut s’approcher des côtés, des grilles du jardin du Luxembourg. Les regards passent de l’incompréhension à la panique. Certaines personnes tremblent, d’autres écarquillent les yeux. On a peur. On veut sortir de là. Mais, on ne peut pas.
15h15
Il y a un barrage de CRS. Il y en a en réalité partout. Quand on nous dit d’aller en face, on tombe à nouveau sur des CRS qui nous empêchent de sortir. Nous sommes bloquées. Nous avons peur, nous voulons sortir, mais nous ne pouvons pas.
On décide alors de se rassembler, d’essayer une autre rue. Mais encore une fois, nous sommes bloquées. Une détonation, les gens courent.

15h23
Une partie de notre groupe s’est retrouvé à côté d’un café. Camille parvient à détendre Vanessa qui était au bord de la crise de panique. Elle-même qui la veille, m’avait demandé s’il y avait des risques à venir à une telle manifestation. Voilà ce que je lui avais répondu : “mais non, c’est bonne ambiance ! Il n’y a pas de risque, c’est très bienveillant. »
15h38
Une personne a ouvert le hall d’entrée de son immeuble. On sait qu’en cas de charge, on pourra y entrer pour s’y abriter. Je donne un mouchoir à Inès qui n’a rien pour éviter de respirer les gazs. On ne prévoit pas son attirail défensif quand on se rend à une marche pour le climat.
15h50
Les choses paraissent s’apaiser. Il semblerait que la marche ait repris. Et puis de toute façon, on ne peut pas sortir de cet entonnoir créé par les CRS répondant aux ordres, donc on doit marcher et voir si plus tard, on pourra sortir.
15h54
On marche vite, très vite. On veut rejoindre la marche et éviter d’être pris à parti entre les casseurs et les CRS. On voit des personnes cagoulées, avec des masques et des protections. Ils scandent des messages agressifs, ils crient, ils hurlent. Notre objectif : ne pas être à la fin de la marche.
16h02
On marche sur du verre. Les vitrines d’une banque ont été détruites et taguées. L’ambiance est tendue.
On cherche à trouver une issue de secours à cette marche, notamment pour Vanessa qui ne se sent pas bien. A droite, à gauche, des CRS. Une bonne vingtaine de CRS bloque chaque rue. Quand on va les voir pour sortir, on nous en empêche. “Ce sont les ordres”.
16h20
Un petit parc à droite : Vanessa et son amie peuvent partie. Est ce qu’on reste ? Oui, on décide de continuer la marche, parce qu’on a l’espoir de toujours pouvoir y participer de manière pacifiste.
Des manifestants gilets jaunes sont devant nous. Ils ne sont pas malveillants, ils ne scandent pas de mots agressifs.
16h28
31 boulevard du Port Royal. On s’arrête. Au loin, encore des gazs et des fumigènes. La marche semble bloquée sur la place en face. Nous attendons l’autre partie du groupe. Certaines rebroussent chemin pour voir si nous avons la possibilité de sortir à la fin de la marche.
Des mecs tentent de faire tomber une barrière de chantier. Ils tapent à grands coups de pieds dedans. Se marrent, et s’éloignent.
On s’en sort, finalement
16h52
Comme par miracle, en face de nous se trouve un escalier nous permettant d’accéder à la rue sous le boulevard du Port Royal. Nous voilà soulagées.
Une partie du groupe décide de rejoindre l’action de désobéissance civile du pont de Tolbiac. L’autre – dont je fais partie – part décompresser après toutes ces émotions.
17h00
Nous voilà près de la station de Métro Censier-Daubenton. Au loin, les gazs continuent à être projetés. On se sent comme dans un monde parallèle où les parisiens sont confortablement installés en terrasse sans s’apercevoir ce qu’il se passe non loin de là.
18h00
Je rentre chez moi. Dans le train de retour, j’ai l’impression d’être en descente. Une descente émotionnelle très forte. J’ai envie de pleurer, de crier. Ce que nous avons vécu n’est pas normal.

De la panique pour dissuader ?
Je relate les faits en détails car cela me semble important. Écrire ce qu’il s’est passé me permet de poser les choses, m’apaise en quelque sorte. L’objectif est aussi d’exprimer ce que les médias ont souvent omis de présenter.
Nous avons été bloqués par les CRS. Nous avons été gazés par les CRS. Nous avons eu peur de ceux qui sont censés nous protéger. Mais je rappelle aussi que les CRS n’ont fait que suivre des ordres. Des ordres donnés par des personnes – probablement confortablement installées dans leur fauteuil de velours – qui n’ont pas pris la mesure des circonstances, qui ont mis en danger des familles, des enfants, des personnes âgées et malades.
Oui, il y avait des gilets jaunes dans la marche. Non, ils n’étaient pas agressifs. Oui, il y avait des blacks blocks. Et oui, ils sont très facilement identifiables. Est-ce une raison pour charger tout le monde ? Pour charger une manifestation pacifiste, sous prétexte de maintenir la sécurité ?
La gestion de cette manifestation par les forces de l’ordre nous a mis en danger, a grandement entravé notre sécurité. Nous voulions sortir de la marche mais nous ne pouvions pas.
Tout pousse à croire que l’objectif est de dissuader à manifester. Et force est de constater : nous n’étions que 16 000 manifestants pour le climat à Paris, selon le Cabinet Occurence (source : L’Express). Il y avait plus de 300 000 personnes dans les rues berlinoises, au même moment. Est-ce parce que les français se fichent du climat ? Je ne pense pas.
Je comprends les personnes qui ont désormais peur d’aller manifester. Nous n’avons vu que des violences, des répressions, depuis l’année dernière. Personne ne souhaite emmener son enfant dans un tel environnement. Personne ne souhaite mettre sa vie en danger. J’ai le sentiment amer qu’un des principes démocratiques est entravé : celui de la liberté de manifester, la liberté de s’exprimer.
“L’usage de la force par la police ou la gendarmerie n’est légal que s’il est nécessaire et proportionnel.”
Amnesty International, 2018
Etait-ce nécessaire ? Bloquer des manifestants pacifistes, les gazer, charger dans la foule alors qu’il y a des enfants… Non.
Etait-ce proportionnel ? 7500 forces de l’ordre ont été mobilisés, soit 1 CRS pour 2 militants climat. (source : Le Parisien)
J’ai reçu le témoignage d’une personne qui était au début de la marche pour le climat : « Tout s’est bien passé pendant environ 45mn. On était escortés par quelques CRS et c’était bon enfant. (…) Puis, tout à coup, on a commencé à voir quelques black blocks sur les côtés. Un, puis deux, puis trois. Au téléphone, à essayer de se rassembler en se donnant des positions. En moins de 10mn, ils sont devenus hyper nombreux. »
Cette même personne a également précisé que dès que les CRS ont vu les black blocks arrivés, ils ont lâché les grenades lacrymogènes car les mesures n’avaient pas été prises dans le cas où des groupes violents s’infiltreraient. Mais comme le dit Roxane :
Les violences et débordements sont des symptômes. Des symptômes d’une société et d’un monde à la dérive.
Dear Lobbies
Aujourd’hui, je suis encore sous le choc du déroulé des événements. Mais cela a probablement renforcé mon envie d’agir, de m’exprimer, de sensibiliser, de bousculer. Nous ne pouvons pas accepter ce qu’il s’est passé. Nous ne pouvons pas accepter la violence. Ce qui m’aide ? Toutes ces figures de l’écoféminisme, rassemblées dans le superbe recueil d’Emile Hache, Reclaim. Lisez, informez-vous, exprimez-vous, agissez.
Merci à Léa Garson et Minhia Defoy pour leurs photos.



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