Léna Mahfouf : entre engagement, dénonciation et santé mentale.

J’avais la ferme intention de regarder les vlogs d’août saison 9, afin d’en proposer une analyse alliant sociologie de la mode, santé mentale et pop culture mais… Après le 1er épisode, je n’ai pas tenu mon engagement. 

Ce n’est pas grâce à ses vlogs que j’ai découvert Léna Mahfouf mais plutôt grâce à ses prises de paroles (rapport à son corps, à la mode et au fait d’être une femme arabe qui réussit). Et chacune de ses réponses au harcèlement qu’elle peut subir m’a toujours marqué. 

Pourquoi les vlogs d’août ont-ils autant de succès ? 

Un rendez-vous stratégique et communautaire

Les vlogs d’août de Léna Mahfouf (ou Léna Situations) sont un rendez-vous annuel, animant le quotidien de millions de personnes : en 2024, les vlogs d’août recevaient en moyenne 1,5 million de vues par vidéo. Cette année, j’ai même regardé des vidéos à plus de 2 millions de vues. 

C’est l’occasion pour sa communauté (et bien au-delà), de retrouver Léna et sa bande de potes d’une manière authentique et bien ficelée. En tant que professionnelle de la communication, je vois comment chaque journée est préparée et cadrée, afin de laisser de la place à la spontanéité des protagonistes. 

L’art de savoir se raconter

Léna Mahfouf y mêle vie personnelle, confessions intimes, projets professionnels et moments partagés entre amis, inscrivant cette saison dans une continuité à la fois narrative et stratégique. C’est grâce aux vlogs d’août que sa créatrice est devenue célèbre. C’est aussi grâce à ce rendez-vous qu’elle poursuit son ascension marketing et renforce les liens avec sa communauté de 4,9 millions d’abonnés – uniquement sur Instagram. 

Léna Mahfouf s’engage 

Bien sûr, il y a eu des collabs avec Amazon et d’autres marques que j’invite à boycotter tant leur impact sociétal et environnemental est terrible. Mais ce qui est marquant pour cette 9ème saison, c’est la générosité de Léna – pas seulement auprès de son entourage proche. Dans ses vidéos, elle promeut le partage : des fleurs offertes à son pop up, 31000€ versés par Adidas pour l’association Cékedubonheur pour les enfants et ados hospitalisés, elle invite deux fans au concert des Black Pinks, etc. 

Quand tu reçois, tu donnes.

Quand la solidarité devient storytelling

Léna incarne une nouvelle génération d’influenceuses qui lie sens et visibilité : ses engagements ne sont pas anecdotiques, ils structurent son récit public. Elle invite ainsi une approche plus réfléchie de l’influence comme levier de solidarité.

Et avez-vous remarqué son collier pastèque ? 

Les vlogs d’août : un espace de dénonciation

Premier vlog d’août 2025 : Léna part faire son kilomètre de footing quotidien pour la récolte des fonds. Elle porte une combinaison Adidas pour le sport. 

Le lendemain, Paris Match lance des rumeurs sur une potentielle grossesse. De quoi vous mêlez-vous ?
Un déferlement de cyberharcèlement s’ensuit : grossophobie et racisme pleuvent sur les réseaux. 

Comme à chaque fois, Léna Mahfouf parvient à se réapproprier les critiques et jugements. Elle transforme sa vulnérabilité en force, en exposant les absurdités des injonctions à procréer ou à rentrer dans un cadre modelé par le male gaze. Sa posture ouvre des espaces de discussion sur les injonctions envers les corps des femmes. 

Être femme et arabe : l’intersectionnalité des oppressions.

Comme le définit la journaliste Nesrine Slaoui, Léna Mahfouf subit une forme spécifique de violence nommée arabisogynie : une combinaison de racisme et de sexisme qui cible les femmes arabes. 

Ce mécanisme dépasse le simple cyberharcèlement : il traduit une hiérarchie sociale où le corps des femmes maghrébines est constamment jugé et assigné à deux rôles : 

  • Soit il est perçu comme « trop » couvert et donc soumis à un imaginaire d’oppression religieuse, 
  • soit comme « pas assez » couvert, renvoyant alors à l’idée d’une sexualisation orientalisée.

Pour aller plus loin, écoutez cet interview

Le corps arabe comme terrain de lutte

L’arabisogynie illustre un point central de l’intersectionnalité : Léna n’est pas seulement attaquée en tant que femme, ni seulement en tant qu’arabe. Elle est attaquée en tant que femme arabe. Autrement dit, elle se situe à la croisée de plusieurs rapports de domination.

Dans le système de pensée patriarcale, toutes les femmes subissent les oppressions du male gaze : la surveillance permanente des corps féminins et de ce qui les couvre. J’en parlais notamment dans cet article.
Mais dans le cas de Léna Mahfouf, ce contrôle est redoublé par le prisme du racisme : ses choix vestimentaires ou ses apparitions publiques deviennent des terrains de projections collectives où s’entremêlent sexisme, orientalisation et attentes contradictoires.

Ainsi, la visibilité de Léna ne la protège pas. Elle met en lumière la façon dont notre société persiste à conditionner l’existence publique des femmes racisées, en les plaçant sous un regard permanent, soupçonneux, et profondément inégalitaire.

@period.studio

La tenue de Lena Situations au Festival de Cannes, signée The Row, a fait l’objet de nombreux commentaires se*stes et rac*stes. Certains accusent la créatrice de faire de « l’entrisme ». #sinformersurtiktok #lenasituations #Cannes2025

♬ son original – Period. – Period.

Mon avis perso

La manière dont le public juge les tenues et le corps de Léna Mahfouf me met systématiquement hors de moi. Ça me donne envie d’offrir un abonnement collectif… au silence. 

Et puis, on appelle ça la fausse liberté d’expression : celle qui croit s’exercer alors qu’elle ne fait que recycler du sexisme ordinaire. Juger le corps et les tenues d’autrui n’est pas une opinion, c’est une intrusion.

Léna est une bombe atomique. Belle, intelligente, généreuse, pleine d’énergie, souriante… la checklist est validée. Elle n’a rien à prouver.

Arrêtons de commenter le corps et les vêtements des femmes. Essayons un truc nouveau, révolutionnaire : les laisser vivre !

Hôtel Mahfouf : une marque à l’image de Léna Mahfouf

Sa marque Hôtel Mahfouf, promue via ses contenus et ses tenues tout au long des vlogs d’août, défend une mode raisonnée avec des tailles inclusives (du XXS au 3XL) des pièces aux prix accessibles.
Quelques pièces sont fabriquées en France et en Europe. Le reste, en Tunisie et certaines en Chine. 

Peut-être que queen Iznowgood peut analyser l’ensemble de ses collections ?

Hôtel Mahfouf navigue entre désir d’inclusivité (tailles, prix, esthétique) et contraintes de production mondialisée. Elle casse les mythes du luxe inaccessible, tout en valorisant une esthétique consciente, avec décontraction et simplicité. Ce n’est pas une marque militante écoresponsable, mais c’est une marque féministe dans le sens où elle ouvre l’accès à une esthétique et à une communauté. 

Santé mentale et culture de la carapace

Léna évoque souvent les coulisses de son quotidien : le stress, la fragilité, les remises en question. Elle se protège médiatiquement en posant des frontières. Elle choisit ce qu’elle décide de montrer. On ne voit pas les moments qui ont été particulièrement difficiles, même s’ils peuvent être évoqués – comme la fois où elle avait coupé ses cheveux (c’est dingue quand on y pense…)

Le cyberharcèlement subi souligne la violence psychologique liée à la visibilité – raison pour laquelle elle affirme avoir dû « forger une carapace ». Elle expose une santé mentale vivante et vraie : son discours dédramatisé masque une vigilance émotionnelle constante. Son honnêteté est une forme de résistance, mais elle rappelle aussi l’urgence d’une plus grande bienveillance, notamment envers les femmes visibles dont le coût psychologique est élevé. 

Une reine du marketing au grand coeur 

Léna Mahfouf réussit un sacré pari : conjuguer stratégie et authenticité. Ses vlogs ne sont pas de simples divertissements estivaux, mais des espaces où s’entrelacent la mode, la santé mentale, le féminisme et les questions de racisme. Elle transforme l’exposition numérique en un terrain politique, en montrant que la vie personnelle d’une femme arabe médiatisée devient inévitablement matière à débat collectif.

Ce qui la distingue, c’est sa capacité à tenir cet équilibre : utiliser les codes du marketing sans perdre en sincérité, accueillir sa communauté tout en posant des limites, et transformer chaque attaque en occasion de redéfinir le cadre. En ce sens, Léna Mahfouf ne se contente pas d’être une « reine du marketing » : elle incarne une figure de résistance contemporaine, qui rappelle que l’influence – lorsqu’elle est pensée avec conscience – peut devenir un outil puissant d’empowerment.

xoxo
Elena