Sabrina Carpenter est-elle allée trop loin ?

Quand j’ai écouté Manchild, le premier morceau du nouvel album de Sabrina Carpenter (sortie le 29 août), j’ai tout de suite aimé. C’est drôle, c’est frais et on a toutes un cadre de référence à ce “man child”. Elle parle d’elle avec autodérision, en assumant ses choix amoureux discutables avec humour et second degré. Et puis, en découvrant la pochette de l’album, j’ai été troublée. 

Un visuel troublant

Elle est à 4 pattes, aux pieds d’un homme en costume qui lui tire les cheveux. Sur les réseaux sociaux – notamment sur TikTok – ce visuel a créé une immense polémique. 

Mais que fait Sabrina Carpenter ? Est-elle allée trop loin dans l’exploitation d’une esthétique de la housewife des années 50/60 ? Peut-on rire des images sexistes vintage ? Cette image renvoie immédiatement à un stéréotype de domination genrée et questionne la responsabilité des artistes dans un contexte tendu pour les droits des femmes. 

Cette pochette de l’album Man’s best friend fascine autant qu’elle divise. L’artiste joue avec le feu : celui du male gaze, du sexisme vintage et d’un humour devenu terrain glissant dans la pop culture.

Pour comprendre ce qu’est le male gaze, je t’invite à lire cet article

L’esthétique housewife de Sabrina Carpenter

Depuis son album Short N Sweet, Sabrina Carpenter arbore et explore une esthétique faite de références à l’archétype de la housewife américaine des années 50/60 – en particulier lors de sa tournée. Brushing impeccable, make up cat eye, body et porte-jarretelles ou encore, dessous inspirés des vêtements d’intérieur de l’époque. 

Elle a repris ces codes pour se les réapproprier dans une version sexualisée en s’emparant du male gaze pour jouer avec. Elle raconte son intimité, se met en scène de manière très suggestive – toujours avec une dose d’humour et d’autodérision jusque là rafraîchissantes.  Cela dit, j’ai toujours été perturbée par les codes de la “femme-enfant” qu’elle utilise également. 

Pour avoir moi-même été souvent qualifiée de la sorte (visage de poupon oblige, ce n’est souvent pas de notre faute), c’est quelque chose que j’ai du mal à comprendre – le fait que l’on joue avec. C’est à la fois rabaissant, sexiste et cela valide les pensées misogynes et pédocriminelles selon lesquelles une femme plus jeune, plus enfant est plus attirante que les autres. 

Malgré cette gêne, je n’ai pas remis en question les intentions du féminisme pro-sexe de Sabrina Carpenter, dédramatisant et taquin. J’aime qu’une artiste pop parle de sexe avec légéreté et qu’elle en fasse un terrain de jeu. Mais j’ai aussi cette impression persistante que, dans l’industrie musicale, c’est souvent le seul sujet qui fait vendre. Et ça me dérange.

Une satire… qui oublie de renverser les rôles

Le premier morceau de son album à venir – Manchild – se moque gentiment de comportements masculins immatures. Elle rit de ses choix, de son attirance pour ces mecs pas finis, comme on dit. En l’écoutant, j’ai pensé : 

“Ok, elle va nous proposer un album 100% autodérision et remise en question des injonctions à l’hétérosexualité”.

Sauf que sa pochette indique l’inverse.
Elle ne renverse rien. Elle ne remet rien en question. J’aurais trouvé ça vraiment satirique si c’était elle qui tirait les cheveux d’un homme. Là, l’image ne détourne rien. Elle ne parodie pas, elle reproduit.

Lis cet article pour découvrir des images vraiment satiriques. 

Une satire qui n’en n’est pas une

Esthétiquement, politiquement, culturellement, cette pochette est ratée.
S’il s’agissait d’une satire, les hommes seraient inconfortables et les femmes se sentiraient vues, considérées. Or, ce sont des femmes qui réagissent avec effroi à cette pochette comme ici ou

Ce décalage entre le ton humoristique des morceaux et le sérieux dérangeant de la pochette crée une dissonance. Peut-être aurons-nous des explications plus tard… Il n’en reste pas moins que cette image gêne énormément. 

Pourquoi cette image gêne autant ?

Elle sort dans un contexte de backlash féministe mondial : droits reproductifs menacés, violences banalisées et montée du conservatisme. On en a gros sur la patate

Ce type d’image, même si elle est « jouée », réactive des blessures culturelles et sociétales. On projette nos angoisses sur elle, sur sa sexualité, sur ses choix esthétiques, parce que l’espace public est en train de se refermer pour les femmes. Et ça, c’est angoissant. Nous pensions être sorties de ces stéréotypes sexistes et une pop artiste mondialement connue nous remet dedans, à 4 pattes

La polémique massive autour de cette pochette est symptomatique. Chaque image d’une femme est surinterprétée, scrutée et instrumentalisée. Sabrina Carpenter, malgré elle ou pas, se retrouve au cœur de cette confusion. Est-ce un choix de véhiculer une telle dissonance ou est-ce qu’elle n’a juste pas poussé l’intellectualisation esthétique suffisamment loin ?

Mon regard (entre malaise et tendresse)

J’aime le côté “cheeky-sneaky” de Sabrina Carpenter et la manière dont elle parle de sexualité et de ses relations aux hommes, en étant très décomplexée  Son esthétique de baby girl est attachante mais ne me touche pas plus que ça étant donné que j’ai conscience du versant sexiste de celle-ci. 

La pochette de son album Man’s Best Friend est troublante. L’intention est trop floue voire contradictoire – cette fameuse différence entre ce qu’on dit et ce qu’on fait. Et ça m’embête vraiment. 

Je crois que Sabrina Carpenter joue avec des codes sur un fil dangereux. Cette ambiguïté stylisée me paraît inappropriée.

Une image symptomatique de notre époque

L’image de cet album n’est ni totalement subversive, ni franchement conservatrice – parce que c’est Sabrina Carpenter, parce que ses chansons sont suffisamment progressistes pour qu’on ne la mette pas dans la panier conservateur

Oui, mais elle est entre les deux

Peut-être que c’est justement pour ça qu’elle fait autant parler : elle reflète notre propre flou culturel et sociétal. On ne sait plus ce qui est libérateur ou aliénant. 

Sauf qu’aujourd’hui, un tas d’artistes pop montrent que l’on peut faire autrement. 

Billie Eilish, Lady Gaga, Miley Cyrus, Doja Cat, Dua Lipa… Elles montrent toutes comment faire autrement. Peut-être parce qu’elles prennent le temps de travailler leur univers, leur musique et leur esthétique ? Peut-être parce qu’elles n’ont pas sorti un album juste après une tournée mondiale ? Peut-être que finalement, tout cela n’est pas de la faute de Sabrina Carpenter mais d’un système capitaliste et patriarcal qui use les artistes à succès pour faire grandir ce même succès – en dépit d’un temps de réflexion et de maturité ? 

Peut-être aussi que l’on peut retourner la polémique vers l’industrie musicale et pas, une énième fois, contre une femme ? Et ainsi, s’attaquer au système et pas à l’individu. À méditer.

xoxo
Elena

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